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Le voilà. Tout frais, tout chaud. Enfin, plus si chaud que ça, puisqu'il s'agit de notre cadavre exquis. Lancé il y a trop de temps pour qu'on s'en souvienne, il continue à faire cogiter les membres de l'atelier autour d'un univers commun, en perpétuelle mutation.
Vous trouverez ici le résultat de nos élucubrations, au fur et à mesure, brutes. Tout commentaire est le bienvenu. Peut-être influencerez-vous le cours de l'histoire ?
Le principeLe principe est simple : - Un thème, la science-fiction.
- Six auteurs, les membres de l'atelier.
- Chaque auteur a le champ libre toutes les trois semaines (maximum), pour rédiger au minimum 10 lignes.
- Contrairement à un véritable cadavre exquis, chaque auteur doit relire l'intégralité de ce qui précède.
- Un minimum de cohérence est assurée par le droit qu'à chaque auteur à modifier dans certaines limites le texte de l'auteur qui précède, s'il estime que la modification rend le tout plus cohérent. Nous en débattons cependant lors de la séance d'atelier.
Liste des participations, en ordre antichronologique.Cliquez sur l'intitulé d'une participation pour vous y rendre. #6 - Emmanuel D. #5 - Didier #4 - Emmanuel S. #3 - Emmanuel D. #2 - Moustache #1 - Laurent
Le cadavre exquis#1 - Laurent William se cala dans le fauteuil moelleux comme s'il partait pour un long voyage. Il agrippa avec fébrilité un câble articulé comme un serpent aux écailles brillantes. L'embout ressemblait à un dard. Pourquoi fallait-il, songeait William, que ces technologies prennent systématiquement les formes que nous craignons d'instinct? Comme si la peur était la seule option avant la récompense. Des pensées idiotes s'insinuèrent dans son esprit à ce moment-là, un peu comme avant de s'endormir. Il revit ce con d'Eisner lui reprocher à grands mots le manque d'affirmation qu'il manifestait à l'égard des clients. « S'exprimer directement, sans détour, mais avec considération » lui avait expliqué son patron sans que William n'y décèle le plus petit soupçon d'intérêt. Ces notions lui paraissaient définitivement absconses. Il avait été à deux doigts de lui rétorquer qu'il avait des affaires plus importantes sur Sphère, mais l'argument aurait assurément compliqué leur relation. Mais mis à part ces petits tracas quotidiens, il avait une vie plutôt pépère, sans trop de complications. Plus de famille, pas de petite amie, du moins de ce côté-ci de la vie. Et de l'autre côté... Eh bien, c'était une autre paire de manches. Finalement, il parvint à chasser ces pensées parasites de son esprit et se concentra sur son départ. Il fixa l'instrument salvateur, celui-là même qui le libérerait de sa vie sans histoire et le projetterait dans une autre. Une seconde vie, riche et palpitante. Du moins pour un temps. Il serra les dents, ajusta le tir et enfonça la node dans sa prise neurale. *** Une courte décharge et l'instant d'après il poussait la porte de chez Guss. Une de ces vieilles portes qui débouchaient en grinçant sur une boutique poussiéreuse. Du pas de l'entrée, William n'apercevait, dans la lumière blafarde, rien d'autre qu'un enchevêtrement de vieux livres dont les couleurs s'étaient effacées au fil d'un temps relatif. La lumière devait s'y frayer un chemin autant qu'un homme dans un labyrinthe. Il fit quelques pas mal assurés entre les obstacles empilés devant lui. Ces foutus vieux serveurs de données, songea William en parcourant du regard les milliers de fichiers entreposés sous forme de livres anciens. D'un côté, il les préférait aux nouveaux serveurs Sionics et à leur interface parfaitement impersonnelle. Quand bien même il acceptait de mettre à jour son système, encore lui faudrait-il l'acheter. Sionics avait effectivement placé la barre haut, très haut. Et William était bien incapable de se le payer. Pour se rassurer, il se disait que c'était un caprice de riche et que le vieux Guss avait son charme. Après tout, cette version était encore utilisée par près d'un milliard de personnes à travers le monde... En humant l'air trop dense pour lui, il ne put retenir un éternuement qui manqua de peu de le faire trébucher. Il reprit son équilibre de justesse et continua sa lente progression dans cette jungle de bois mort. - Guss, lâcha-t-il en reniflant, Guss ? Après quelques secondes de latence, une silhouette se découpa dans l'amas inextricable de livres vieillis. Le vieux Guss, se dit William pour lui-même, l'une des rares IA de Sphère qui avait une réelle profondeur d'esprit. 'fin d'esprit, on s'entend... doté d'un algorithme proche de l'IRL. - Hey Will, s'exclama le vieil homme de sa voix chevrotante, ça fait une paye ! William lui tendit une main amicale plus pour l'aider à s'extraire de son fauteuil cramoisi que pour le saluer. A la lueur de la lampe, le vieil homme n'avait pas trop changé mis à part des rides en plus qui rajoutaient quelques étages à son front dégarni. - Yep, retenu par de foutues obligations, ajouta Will. - Va savoir qui est réellement retenu de nous deux hein, lâcha Guss d'un air entendu. Ils échangèrent un regard amusé puis se dirigèrent tous deux vers le fond de la boutique. Guss le précéda. - T'as une nouvelle pétoire à c'que j'vois, articula Guss par dessus son épaule tout en faisant valdinguer quelques piles encombrantes qui gênaient le passage. - On n'est jamais assez prudent, trouva-t-il à dire en soulevant un pan de son imper. Un éclat de lumière se refléta sur le canon chromé de l'arme qu'il portait à la ceinture. Ce Guss avait le regard foutrement pénétrant, songea-t-il. Il se reprochait de ne pas avoir fait assez attention. - Alors, dis moi fils, quel mauvais courant d'air t'amène dans ma sombre boutique, s'enquit Guss en débouchant 2 cannettes de bière. [Retour à la liste des interventions] #2 - Moustache William en prit une, saluant d'un geste la générosité coutumière de Guss. - Mon p'tit Guss, mon vieux Guss. Santé! - Santé, Will. Ah, Will! A t'entendre dire ça comme ça, "santé", je prends peur tout à coup. Je n'ose croire que tu viens pour elle. - Tu me connais bien, Guss. D’un simple mot tu as déduit ma situation, chapeau. - Will, franchement ! Guss s’emportait déjà. Mais William avait décidé qu’il ne changerait pas d’avis. Il n’y pouvait rien, c’était plus fort que lui. Il but une gorgée de bière et attendit la suite. - Will, bon dieu ! Tu as bien réfléchi? - Qu'est-ce que tu crois, Guss? Bien sûr que je n'ai pas réfléchi. Je ne peux pas m'en empêcher, c'est tout. Il faut que je la retrouve. - On aurait pu croire, tous, que la première fois t’aurait vacciné. Mais non ! Tu en veux encore. Crois-tu seulement qu’elle ait envie que tu la retrouves ? - Je n’en sais rien. - Et même si c’était le cas, et je dis bien si, Will, comment comptes-tu t’y prendre ? - Je ne sais pas. - Tu es au courant, pour la Comtesse Slativa ? Ses appartements sont devenus inviolables avec le temps. Impénétrables ! Et si tu crois que tu pourrais trouver ailleurs des infos sur ta… ta… enfin sur Arsinoé, eh bien tu te fourres le doigt dans l’œil. Guss prit une longue goulée de bière. William l’observait du coin de l’œil. Guss était furax, bien sûr – William s’était attendu à une réaction épidermique de sa part. Ils s’aimaient bien tous les deux, mais là William avait touché le seul sujet sur lequel l’avis de Guss était tranché. « Laisse tomber Arsinoé » lui avait répété Guss au fil des années, et quand enfin Arsinoé lui avait filé entre les doigts, c’est un Guss soulagé qui en avait remis une couche : « Ne la recherche pas, c’est la meilleure chose qui pouvait t’arriver. » C’était il y a deux ans. - Santé, Guss ! », fit William en souriant. Guss ne répondit pas mais trinqua quand-même en maugréant. Puis le silence se fit dans la boutique. Derrière eux, la pénombre sembla soudain habitée d’une présence sinistre, rampante. William frissonna malgré lui. - Alors la pétoire, c’est pour ça ? - On n’est jamais trop prudent. - Je sais je sais. Ah, Will, quand t’exprimeras-tu enfin directement ? « …directement, sans détour, mais avec considération » Lui aussi s’y mettait ! Ah, Eisner, patron de merde… Non, c’était Guss… Oh oh ! William tendit instinctivement la main à la base de son cou. Sa prise neurale était bien là. Mais aucune node n’y était fichée… Un instant il avait cru que… Mais c’était une fausse alerte. Il arrivait parfois que la connexion subisse des interférences. Elles étaient dues, dans la plupart des cas, au vol fantôme des âmes qui perdaient la vie de l’Autre Côté. Subtile vibration de l’air. Infime modulation qui pouvait perturber les plus sensibles des Voyageurs.. William s’était déjà vu projeté en dehors, une fois, lors du massacre de Panobarne – douze mille âmes en pleine tronche ! Ça lui avait valu une semaine en soins intensifs, et ce con d’Eisner les avait comptés comme jours de congé. Voyager à travers Sphère n’était certes pas un loisir de tout repos, mais William ne voyait pas comment il aurait pu s’en passer. Guss interrompit sa rêverie : - Bon, Will, après tout, tu fais ce que tu veux, pas vrai ? T’en as toujours fait qu’à ta tête, de toute façon, et c’est pas un vieillard comme moi qui va te faire changer d’avis, putain de caboche de tête de mule ! Allez, viens, suis-moi, je cède, Will, j’abandonne, je démissionne, suis-moi donc dans ce coin-là. Guss tirait déjà sur un rideau sale qui dissimulait une porte. Il sortit un trousseau de clefs de sa poche et bientôt la serrure cliquetait. William s’engouffra à sa suite dans la petite pièce qui faisait office d’arrière-boutique, elle aussi remplie de vieux livres jusqu’au plafond. Une odeur de moisi flottait dans l’air, et Will crut un instant discerner un parfum latent d’excréments de souris. Mais ce n’était pas possible, bien sûr, pas avec le nez qu’il avait, pas avec son minable nez qui ne bénéficiait pas des dernières avancées technologiques de Sionics. Pourtant, un instant, il y avait cru. - Et je suppose que tu vas commencer par rendre une petite visite à c’t’enfoiré d’Oncle Alfred ? - Tout juste. - Ben tiens ! Je vois clair en toi, Will ! Sacrénom ! Le vieux Guss lit en toi comme dans un livre ouvert ! Tiens, t’auras bien besoin de ça. Et prends celui-là aussi ! Guss déposa un livre, puis deux, puis trois, dans les mains tendues de William. Il en aurait bien besoin, en effet, pour affronter le Docteur Alfred Minaroo. [Retour à la liste des interventions] #3 - Emmanuel DWilliam soupesa les trois objets. C’était de la technologie de pointe. Le tout ne pesait pas plus que de vrais bouquins du temps jadis malgré le concentré de puissance de calcul contenue dans chacun de ces joujoux. – Tu crois vraiment que tu peux me les confier, Guss ? – Et comment ! Je crois pas, j’en suis sûr. T’es une tête de mule mais t’es avant tout un bon gars. J’espère juste que ça te servira à revenir vivant pour me les ramener. – Compte sur moi. Will ne prit même pas la peine de consulter les ouvrages-stations. Il savait ce qu’ils contenaient. Bien plus qu’il ne lui en faudrait. Et pourtant, cela ne suffirait pas. Rien ne pouvait suffire pour le défi qui l’attendait. Il cala les ouvrages sous le bras et sortit de la pièce, suivi de Guss qui referma la porte derrière eux. L’air ainsi remué lécha les narines de William et il lui sembla à nouveau qu’une odeur intruse s’y logeait. Pour se rassurer et éviter de devoir se répandre en excuses interminables, il choisit la voie de la plaisanterie. – Dis, Guss, tu ferais bien de ne pas donner du trop bon fromage à ta faune, là. Elle va finir par envahir toute la boutique. – De quoi tu parles, petit ? Tu crois que je me suis amusé à modéliser des rongeurs pour peupler mon univers solitaire ? – Laisse tomber. Un coup dans l’eau. Cela n’était pas fait pour rassurer Will. Autre tentative. – Allez, à la tienne, alors. A Guss l’immortel. – Ca, c’est pas de refus. A la tienne aussi, petit, tu vas avoir besoin de toute la chance qu’on peut récolter. William déposa les trois précieux livres et empoigna sa boisson. Ils levèrent leurs cannettes bien entamées et les vidèrent d’une traite. Guss éructa sans gêne aucune et rit simplement, ce qui fit sourire son comparse. Lui jeta un oeil rapide à sa montre antique. – Flûte, déjà si tard. Je vais devoir filer. – Déconnexion ? – Forcée. Je vais bosser. – C’est notre lot à tous. – J’aurais aimé croire le contraire. – Tu es encore jeune. – Merci du compliment. – Gaffe aux sbires de la Comtesse, alors. – Super gaffe, ne te bile pas. – N’oublie pas de faire réviser mes trois ouvrages-stations avant de les mettre à la tâche. – Tu sais à qui tu parles, Guss. Jeune mais pas fou. – C’est toi qui le dis. Courage, petit. – Merci, Guss. Merci beaucoup.
William sortit de la boutique, content de la transaction et de la bière qu’il avait pu se jeter derrière le gosier. Il jeta un nouveau coup d’oeil à sa montre à cadran et maintint celle-ci en position. Il était 6:66PM, Temps Subjectif. L’heure qu’il avait définie comme repère pour son réveil hors de Sphère. Réveil et boulot. Il pressa à deux reprises sur le bouton nacré.
***
Ce fut d’abord sa position qui l’étonna. Il avait glissé durant la connexion et sa nuque se retrouvait maintenant à angle droit, calée entre le plat et le dossier de son confortable fauteuil. Il se redressa du mieux qu’il pût tout en évitant de se coincer une vertèbre. Puis se fut l’odeur. Elle lui était étrangement familière : bière, et une note plus subtile. Excrément de rongeur ? Il ne buvait pas. Et il n’avait pas conscience que son appart héberge des clandestins, si petits soient-ils. Il n’avait pas le temps de s’en inquiéter outre mesure. Eisner l’attendait de pied ferme dans exactement vingt-deux minutes. La Comtesse attendrait. Arsinoé devrait attendre. Will aurait bien voulu ne pas devoir les faire attendre. #4 - Emmanuel S« Encore une crevaison sur périph ‘ Will ? » les yeux d’Eisner quittèrent l’écran du pad pour se fixer sur William. Comme à chaque fois, il avait la trop désagréable impression d’être un papillon rare coincé sous l’aiguille d’un collectionneur bigleux. Il bredouilla une excuse et se faufila jusqu’à sa place derrière le comptoir en acier poli. « Tu sais mon pti Will, ça m’ennuie de te dire ça, mais si j’additionnais toutes tes minutes de retard tu serais presque plus en retard que présent. Et comme tu sais que j’ai horreur de me répéter, on va se mettre d’accord et dire que c’est la dernière fois, ok ? » William se retint et ne moufta point. Il introduisit son code et lança la procédure d’ouverture. Le sas ouvrit tout grand ses battants et une longue journée de labeur commença. *** Bud en avait marre. Il faisait son possible pour garder son calme mais il n’était pas loin du point de rupture. Bud en avait vraiment plein le dos mais il devait faire avec. Son bahut se traînait à peine plus vite qu’un escargot asmathique depuis que cette putain de durite avait décidé de jouer les filles de l’air. Il peinait sur la bande réservée aux véhicules lents et ces derniers n’avaient pas l’air d’apprécier. Un véritable concerto en klaxons majeur se déchaînait derrière lui. Sur sa gauche, derrière la glissière de sécurité, les bolides lancés sur la voie rapide n’étaient visibles qu’un bref instant. Bud se surprit à regretter son choix de vie, à revoir toutes les décisions qui l’avaient amené là où il était maintenant. « J’aurais pas dû casser la figure à ce con de Sanchez, sûr qu’il m’a pas à la bonne. T’es trop con Bud ! T’es vraiment trop con ! » Comme si ça ne suffisait pas, le voyant rouge signalant la surchauffe fatale n’arrêtait pas de clignoter et tous les coups que Bud lui avait mis dans la tronche en l’engueulant ne l’avaient pas calmé, que du contraire. Bud serrait son volant à s’en blanchir les jointures. « Putain de camion de merde ! Tu vas pas me lâcher maintenant enfoiré ! Je te l’interdis ! » Le camion répondit par un énorme « CLANG » suivi d’un jet de vapeur monumental. Il fit encore un soubresaut avant de s’arrêter définitivement. « Et MEEEEERDE !!! » hurla Bud en arrachant le volant du tableau de bord. « Oh t’es trop con Bud, t’es vraiment trop con… » murmura-t-il en contemplant le cercle de métal distordu entre ses mains énormes. #5 - Didier Le problème, au demeurant fort simple, était que la marchandise que Bud transportait dans son camion avait une durée de vie limitée et, si elle n’était pas conservée de manière optimale, celui-ci perdait toute sa valeur, un peu comme quand on subit une panne de courant prolongée et que le contenu de son congélateur se dégèle. Et vu l’état du camion, Bud ne donnait pas cher de sa peau. Après avoir fait le point, il n’avait pas d’autre choix que d’appeler son cher patron et de lui annoncer la nouvelle. Sûr qu’il ne serait pas enchanté. C’est dans ces moments-là qu’on aimerait pouvoir fermer les yeux et se retrouver ailleurs, à mener une tout autre vie, sans souci où on serait son propre boss… Le monologue se poursuivit inlassablement, énumérant un nombre incroyable de noms de volatiles, un vrai parc ornithologique. Bud n’écoutait plus que d’une oreille distraite, attendant que l’ouragan descende au niveau de la tempête tropicale. Subitement, l’orage s’arrêta net, comme il avait commencé. Pardon ? demanda-t-il, saisi par ce silence fracassant. Tu m’as très bien pigé, espèce de bouseux. T’es viré ! Tu laisses le camion là où il est et tu te barres. Je veux plus jamais voir ta sale gueule de militaire de mes deux, dit Sanchez d’un ton glacial. Mais putain, c’est pas de ma faute si ce camion…, tenta de justifier Bud. Dégage je te dis. Le service de dépannage est déjà en route avec Kenny qui reprend le flambeau. Toi, t’es de l’histoire ancienne. La communication s’interrompit aussi sec, laissant Bud pantois. Remis de ses émotions, Bud explosa tout en martelant violemment le volant, innocente victime. Furax, il prit son baluchon, et descendit de l’énorme carcasse écumant par tout ses pores. Il ignora le concert d’avertisseurs sonores et sauta par-dessus la rambarde de sécurité. Il déambula au hasard pendant un moment dans les rues, mettant un pied devant de l’autre, machinalement. Il reconnut le quartier de la Troisième Avenue, réputé pour ces nombreux bars spécialisés chacun dans l’accueil d’un type de faune bien particulier. Malheureusement pour Bud, aucun était dédicacé au fraîchement licencié. On n’était qu’à l’aube de la soirée mais déjà les trottoirs commencèrent à se peupler. Ballotté par le flot d’humains, Bud eut un haut le cœur. Il pénétra tête la première dans le bar le plus proche : le Blue Angel. La lumière froide et mauve des tubes néons noir l’accueillit. A l’intérieur, un nuage bleuté planait au-dessus des tables et des chaises galvanisées, occupés par quelques clients disparates penchés sur leur boisson. Au fond, le tenancier, un malabar à tête de bulldog, s’affairait derrière son bar en béton lissé. Le tout était bercé par une soupe de musique rock du plus mauvais goût. Bud se dirigea vers le comptoir, commanda un double bourbon avec glace, paya la note au barman en lui laissant le monnaie et alla s’installer à une table, dans un coin aussi sombre que ses pensées, pour siroter son jus de maïs. Bud ne savait plus depuis combien de temps il végétait là. Ni combien de bourbons il s’était jeté derrière la cravate, qu’il ne portait pas. Quoiqu’il en soit, lorsqu’un olibrius s’écrasa sur sa table, faisant gicler le fond de son verre sur son tweed, cela ne le mit pas de meilleure humeur. Le type au sol n’avait pourtant pas l’air bien méchant, un grand maigrelet, habillé de couleurs flashy. Pas de quoi fouetté un chat. Par contre, l’énergumène gesticulant et vociférant, type délit de sale de gueule, avec des cheveux verts dressés en pointe, et des vêtements de cuir noir, lui, avait l’air beaucoup moins commode. Il s’avançait à grandes enjambées d’un air menaçant et semblait vouloir s’acharner sur le petit freluquet. Bud se leva rapidement et s’interposa, estimant que la girafe avait eu son compte. Inutile de s’acharner. D’un mouvement agile et véloce, il surprit le punk en lui agrippant l’avant-bras, lui fit une clef et l’envoya valdinguer de l’autre côté de la pièce, renversant au passage un peu de vaisselle. Le patron, un peu lourdaud, sortit son fusil à canon scié de derrière le bar et le pointa en direction de Bud. Inutile d’essayer de discuter, se dit Bud. Du calme, l’ami, je veux pas d’emmerdes, fit Bud en levant calmement les mains en l’air. On s’en va. Mais faudrait voir à engager un portier pour éviter de laisser entrer n’importe qui. C’est ça, comme ça tu foutras plus les pieds ici. Allez, du vent. Bud souleva aisément le gars fluet qui semblait bien sonné et le prit par l’aine. Un filet de sang s’écoulait de son nez. Sans doute cassé, pensa Bud. Allez viens gamin, je te ramène chez ta maman, lui dit Bud tout en l’aidant à se traîner hors du bar. Comment tu t’appelles ? lui demanda-t-il une fois dehors, après l’avoir assis sur le trottoir. William, répondit le jeune homme en crachant un peu de sang. [Retour à la liste des interventions] #6 - Emmanuel D*** La déconnexion ne fut pas des plus agréables. William se demanda d'où pouvait provenir le goût de rouille qui lui traînait dans la bouche. La dernière image incrustée par Sphère dans son cortex visuel lui donna un indice ; il porta aussitôt sa main à ses lèvres. Mis à part un léger filet humide, habituel lors du Retour, rien. William allait finir par se demander si trop plonger dans le jeu ne pouvait pas dérégler son ciboulot. Pas de relent de crottin de souriceau cette fois-ci, heureusement. Mais tout de même, ce goût... Will était par ailleurs étonné de la tournure qu'avaient pris les événements de l'autre côté. Il s'était rendu dans Sphère avec la ferme intention d'obtenir l'information recherchée ; il avait fait le tour des étapes habituelles dans ce genre de circonstances, le Blue Angel constituant la conclusion d'un cycle fructueux. C'est là que ça avait commencé à merder, lorsque le loob-hard à l'iroquoise lui était tombé dessus pour un prétexte des plus douteux : Willie-lou aurait escamoté 500 mégabiftons à Don Gustavo. Déjà, qu'on l'appelle Willie-lou. Seule sa défunte maman hors Sphère l'appelait comme ça. Les autres qui avaient essayé, dans Sphère et partout ailleurs, le regrettaient encore. Ensuite, qu'on lui prête des accointances – même de loin – avec Don Gustavo, c'était vache. Qu'on puisse imaginer qu'il ait eu dans ses mains 500 mégabiftons, en plus... Il fallait être très mal renseigné. Puis, surtout, quand il s'est pris un coup de l'autre brute verdache, là, Will a compris qu'un truc clochait. Pas qu'on lui file un coup, non, ça, il s'en était pris plus d'un dans le coin de la tronche. Pris un coup, OK. Mais pas qu'il tombe sous le choc, ça, non. William avait investi un maximum dans les aptitudes physiques de son avatar ; une chute sur un gnon pareil, c'était comme si un baobab tombait sous un battement d'éventail. Un constat s'imposait : on avait piraté son avatar ; et en prime, on lui avait collé sur le dos une fourberie qui risquerait de lui coûter plus que ces 500 mégabiftons dont il n'avait malheureusement jamais vu la couleur. Un salaud de toute première l'avait mis dans une mouise de toute première. Cette prise de conscience n'était pas faite pour réjouir notre pauvre héros. Il engloutit la fin de sa boisson énergétique sur-hydratante, pour faire passer le goût salé qui s'attardait. Il avait toute l'info pour s'incruster chez la Comtesse. Il avait planifié la data-extraction. Il avait mis à profit un des ouvrages-stations du vieux Guss, il n'avait pas eu le temps de compulser les deux autres. Pourtant, il était bel et bien coincé, maintenant. Si le Doc Minaroo l'avait toujours dans le collimateur et que, en prime, Don Gustavo était à ses trousses, il aurait beaucoup de mal à se faufiler où que ce soit. Il se leva. Un bol d'oxygène augmenté ne pourrait lui faire que du bien. Il se dirigea vers l'isoloir sanitaire, pensif. Arsinoé. Don Gustavo. Doc Minaroo. L'iroquois. Tiens, et lui... Son sauveur. Il ne connaissait même pas son nom. Il n'était même pas sûr de pouvoir le retrouver. Putain de déconnexion programmée. Putain de boulot de merde. Il devrait aussi examiner de plus près ces deux autres ouvrages-stations. Mais d'abord, encore une journée avec la tronche d'Eisner à supporter. [Retour à la liste des interventions] [À suivre] |